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Barbara Glowczewski est anthropologue, spécialiste des Aborigènes d’Australie. Elle fait partie du laboratoire d’Anthropologie sociale du CNRS (Centre national de la recherche scientifique). Elle est l’autrice d’une dizaine de livres sur l’Australie, dont Rêves en colère (Plon, Terre Humaine) et Guerriers pour la paix (Indigène). Elle a mené ses recherches notamment auprès des Warlpiri de Lajamanu dans le désert central australien. Elle est par ailleurs membre du comité de Terre en commun.


Reporterre — Quelles conséquences ont les feux sur les Aborigènes d’Australie ?

Barbara Glowczewski — Ces feux secouent tous les Aborigènes du continent. Plusieurs communautés ont été touchées, leurs maisons détruites. Il y a un fond de collecte lancé par un Aborigène. Une association de jeunes autochtones qui se battent pour le climat, qui s’appelle Seed, est également mobilisée. Comme on est en pleine saison chaude, les feux vont continuer, ainsi que la sécheresse. Celle-ci fait que les animaux sont perdus, assoiffés, et envahissent certaines communautés, comme par exemple celle de Lajamanu — avec laquelle je travaille depuis 40 ans — dans le désert central, le désert de Tanami. Les dromadaires avaient été importés pour explorer le désert et se sont multipliés de manière sauvage depuis des décennies. Ils sont de plus en plus nombreux, n’ont pas assez d’eau et vont la chercher dans des communautés sédentaires aborigènes. Ce qui explique la décision récente d’en tuer plusieurs milliers.

Les savoir-faire aborigènes permettaient de gérer les paysages par des feux contrôlés, pour justement éviter les mégafeux qui frappent actuellement l’Australie. Comment cela se passait-il ?

Les grands incendies sont un risque propre au continent australien. Les Aborigènes ainsi que les universitaires ont montré, au moins depuis les années 1990, que les Aborigènes avaient la connaissance du danger de ces feux et donc soignaient la terre en pratiquant de petits feux pour nettoyer les zones inflammables et empêcher ainsi ce qui se passe en ce moment.

Les grands incendies sont un risque propre au continent australien.

J’ai moi-même observé cette pratique à Lajamanu. Dès que les femmes vont chercher des ignames sauvages, elles font des petits feux. Elles « nettoient » le sol. C’est d’ailleurs très beau et agréable parce que sinon, on ne passe pas dans cet espèce de maquis d’épines. Une grande partie du bush australien est constitué d’herbes très inflammables.

Ils pratiquaient une sorte de débroussaillage ?

C’est plus que du débroussaillage. Un géographe, Bill Gammage, a fait une longue enquête archéologique et a revu l’interprétation des images des premiers colons arrivés en Australie il y a un peu plus de deux siècles. On s’était étonné de voir sur ces images des paysages qui ressemblaient à l’Angleterre. On a longtemps dit que c’était un fantasme, une projection du pays quitté sur l’Australie. Or, on sait maintenant que les Aborigènes pratiquaient une sorte d’aménagement du territoire comparable à celle des bocages européens. C’est cela que les premiers colons ont vu et dessiné.

Ces paysages résultent d’un véritable nettoyage. Les petites forêts devaient être nettoyées, débroussaillées à l’intérieur, mais étaient surtout séparées par de grands espaces sans arbres, ce qui permettait de créer des limites empêchant le feu de se propager.

Il y a eu pendant très longtemps chez des scientifiques sceptiques, pas bien renseignés, l’idée — colportée par les médias — que l’Australie serait aux deux tiers un désert aujourd’hui parce que les Aborigènes auraient pratiqué trop de feux. Or, il a été démontré que ce n’est pas vrai. La manière dont ils pratiquaient cet entretien, a au contraire maintenu une certaine fertilité, comme l’a montré l’anthropologue aborigène Marcia Langton [1].

Dans ces espaces dégagés se trouvaient des ressources extrêmement importantes pour la survie des Aborigènes. On a longtemps dit qu’ils ne pratiquaient pas l’agriculture. Mais leur manière d’entretenir cette terre fertile en surface — grâce aux petits feux notamment — était une forme de proto-agriculture [2]. Ils utilisaient plus de 140 espèces de graines différentes avec lesquels ils faisaient des galettes. On trouvait d’immenses champs d’ignames, avec un mode de culture qui faisait de la récolte un moment ressemblant aux vendanges chez nous. J’ai moi même assisté dans les années 1980 dans le désert Tanami à une grande vendange de ce que l’on appelle les tomates du bush en anglais.

Les tomates du bush, très juteuses et riches en vitamines.

C’est un petit fruit rond vert vif, très juteux et riche en vitamines, qu’il faut ouvrir pour en retirer les petites graines noires — très nocives — à l’aide d’une cuillère en bois spéciale. Ces champs immenses se trouvent dans des paysages qui ont l’air d’être sauvages. Récemment, des femmes Warlpiri m’ont dit qu’il n’y avait plus de tomates du bush : elles ne sont pas retournées faire ce genre de collecte pendant des années, n’ont pas fait tomber les graines, et les tomates n’ont donc pas repoussé.

À quelle échelle ces savoir-faire étaient-ils pratiqués ?

Des travaux archéologiques montrent que cela se passait dans toute l’Australie, que les pratiques étaient très différentes d’une région à l’autre — il y avait plus de 200 langues — et que la poursuite de ces pratiques a été empêchée dès les débuts de la colonisation. Les Aborigènes étaient poursuivis, se cachaient, et ne pouvaient plus pratiquer les feux par exemple, pour ne pas être repérés. Le simple fait d’avoir sédentarisé de force les Aborigènes a rendu faussement sauvages des zones entières, qui n’étaient plus sillonnées. Quand les Aborigènes se sont battus pour obtenir des territoires, qu’ils ont pu repartir sur les terres, la première chose qu’ils faisaient c’était de brûler pour ré-entretenir la terre parce que sinon, dans certaines zones, on ne pouvait même plus passer.

Le changement climatique a des conséquences sur l’intensité des feux en ce moment en Australie. Y a-t-il aussi un lien avec la disparition de cet entretien du territoire ?

Il y a très régulièrement de grands feux en Australie, mais ils s’aggravent. Cela est lié au changement climatique et à une série de choix économiques : l’extractivisme et l’agriculture intensive. Les paysages ont été complètement transformés depuis la colonisation. Le bétail importé, les bœufs et les moutons ont complètement détruit et durci les sols.

Le récent développement du gaz de schiste est dramatique. Il y a quatre ou cinq ans déjà, dans certaines régions du Queensland, quand on ouvrait le robinet, c’était du feu qui sortait et non de l’eau. Il existe un projet de réouverture d’une immense mine de charbon, la mine Adani, près de Townsville, sur la côte nord-est, pour l’exporter vers l’Inde. Mais on ne peut pas séparer le feu de l’eau. Toutes les mines ont un effet sur les drainages souterrains d’eau, elles les polluent et les assèchent. Dans le désert, en certains endroits dans les années 1980, il suffisait de creuser un ou deux mètres pour faire remonter de l’eau fraîche, j’en suis témoin. Maintenant, l’Australie est menacée par la sécheresse sur une grande partie de son territoire. Or, le manque de points d’eau proches de la surface, en cas d’incendies, est très problématique.

Les Aborigènes ont des histoires merveilleuses pour décrire le cycle de l’eau, qui font écho à ce que décrit Joëlle Zask sur les mégafeux [3]. Dans leurs chants rituels sur le rêve de l’eau et de la pluie, ils expliquent le cycle entre l’eau souterraine, les nuages, la pluie, le tonnerre, le feu, le vent, etc. D’ailleurs les gardiens de l’eau sont les gardiens du feu. Les feux, l’eau, le vent, la foudre sont vivants pour les Aborigènes. Il faut converser avec eux et si on ne le fait pas c’est le chaos.

Y a-t-il une prise de conscience en Australie du fait que ces savoir-faire aborigènes peuvent permettre de limiter les mégafeux ?

Cette connaissance qu’ils avaient de la fragilité du territoire et de comment s’en occuper a été remise en valeur il y a une vingtaine d’années. Les rangers des parcs nationaux se sont mis à engager des Aborigènes pour pratiquer à nouveau ces feux d’entretien. Ces programmes ont surtout été mis en place là où il y a des communautés aborigènes dans le centre et dans le nord.

En 2015, au moment la COP21 à Paris, l’Australie avait envoyé une délégation aborigène du nord-ouest qui depuis quelques années pratiquait ces petits feux hors de la saison sèche pour empêcher les grands incendies. Rien qu’en trois ou quatre ans, il y a eu une baisse considérable des émissions de gaz à effet de serre. Ce programme était financé par Shell, suivant cette logique d’économie verte leur permettant de se dédouaner et de faire de l’extractivisme ailleurs. Mais cela fonctionne et est donc encouragé par l’ONU.

Il est donc essentiel que ces feux de soin de la terre soient plutôt financées par les collectivités territoriales pour multiplier les initiatives aborigènes déjà existantes du nord au sud, à l’image de ceux qui interviennent déjà comme combattants du feu volontaires.

  • Propos recueillis par Marie Astier

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Photos :

. chapô : Feu de soin de la terre, Tony Gibson, Warlpiri de Lajamanu. 1984. © Barbara Glowczewski

. Paysage brûlé. NZDefenceForce / Tweet du 15 janvier

. Tomates. Mark Marathon / Wikipedia

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