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De nombreux pyromanes arrêtés ou un manque d’entretien des forêts comme causes des incendies australiens ? Ces feux dévastateurs suscitent beaucoup de publications virales sur les réseaux sociaux, relayant des arguments trompeurs voire mensongers, dans le but de minimiser voire de nier le rôle du changement climatique.

Depuis septembre, ces incendies géants — qui ont tué au moins 28 personnes, ravagé une zone d’au moins 100.000 km² et tué des centaines de millions d’animaux– suscitent aussi de nombreuses photos et vidéos décontextualisées ou trompeuses, dont plusieurs ont été décortiquées ici par l’AFP.

Selon des experts interrogés par l’AFP, cette catastrophe qui ravage  plusieurs régions d’Australie, et alors que des dizaines de feux demeurents hors contrôle, entraîne une vague de désinformation climatique “sans précédent” dans l’histoire de l’île-continent, comme expliqué dans cette dépêche (en anglais) du 10 janvier.

Beaucoup de publications sur les réseaux sociaux mettent en avant des chiffres de personnes qui auraient été arrêtées pour avoir provoqué des incendies.

A commencer par Donald Trump Jr., fils du président américain, qui dans un tweet partagé près de 15.000 fois depuis le 7 janvier, évoque 
“plus de 180 pyromanes présumés” arrêtés. 

Capture d’écran Twitter effectuée le 13 janvier 2020

Cette brève d’Adoxa — partagée près de 400  fois sur Facebook depuis au moins le 8 janvier d’après l’outil d’analyse d’audience Crowdtangle — affirme également, à tort, que “180 pyromanes [ont été] arrêtés”.

Capture d’écran effectuée le 14 janvier 2020

Cet article du site nosignalfound — partagé près de 400 fois sur Facebook depuis le 7 janvier d’après Crowdtangle — affirme de son côté que “les autorités australiennes ont arrêté des centaines de personnes pour avoir délibérément allumé les feux de brousse” mais que les “médias internationaux et les célébrités continuent de se servir de cette tragédie pour faire avancer l’agenda (sic) du ‘changement climatique’ en Europe et aux États-Unis”.

Le chiffre de 183 est également repris sur Twitter avec ce message partagé 1.600 fois depuis le 7 janvier qui ironise sur les causes des incendies :  “Les feux en Australie ont été causés par ‘le réchauffement climatique’ (dit aussi : ‘changement climatique’). La police a quand même arrêté 183 pyromanes…”.

Capture d’écran Twitter prise le 15/01/2020

Ces chiffres de 180 ou 183 incendiaires arrêtés ont également circulé dans plusieurs médias comme le Sun en Grande-Bretagne.

C’est pourtant faux.

Ces chiffres sont bien mentionnés dans ce communiqué de la police de Nouvelle-Galles-du Sud, état du sud-est australien, qui indiquait le 6 janvier que “des actions juridiques” de degrés divers (allant de “l’avertissement à l’accusation” officielle) avaient été prises “à l’encontre de 183 personnes” pour “205 infractions liées aux feux de forêts”

Mais la police de cet Etat précise que parmi ces 183 individus, 24 personnes ont été formellement accusées d’incendie volontaire. Les autres sont mises en causes pour des infractions de moindre gravité : ne pas avoir respecté une “interdiction totale [d’allumer] un feu” (53 personnes) ou “jeté cigarette ou allumette non éteinte” (47 personnes).

Capture d’écran effectuée le 13 janvier 2020

La police explique en outre que “les investigations sur la cause, l’origine et l’impact des incendies se poursuivent”.

Il est donc faux de parler de “centaines de pyromanes”, de “183 pyromanes” ou de “plus de 180 pyromanes présumés”.

Une “carte des incendiaires” ? Trompeur

Laurent Alexandre, médecin fondateur du site Doctissimo, qui se présente lui-même comme “anti-collapsologue Anti @gretathunberg dans sa bio Twitter (plus de 72.000 abonnés), met aussi en avant le rôle des “pyromanes” dans ces incendies dans certains des nombreux messages qu’il a consacrés au sujet ces dernières semaines. 

Dans celui-ci, il relaie une carte qu’il présente comme celle “des pyromanes incendiaires” dans plusieurs états du pays. Cette carte a été publiée par le Daily Mail dans un article du 7 janvier.

“Le réchauffement climatique perturbe-t-il le cerveau des pyromanes ?”, ironise Laurent Alexandre pour accompagner cette carte, qui nie être climatosceptique. 

Capture d’écran effectuée le 13 janvier 2020

Mais les données mentionnées sont disparates (des mises en accusations, des arrestations, des présentations à la police, personnes jugées ou pas, des périodes inconnues… ).

Autre problème, les dernières données disponibles sur les infractions dans l’état de Victoria (“VIC” sur la carte) remontent à septembre 2019, et le prochaines seront publiées en mars 2020, a dit à l’AFP une porte-parole de la police de cet Etat.

L’AFP a détaillé en anglais ici les chiffres disponibles dans plusieurs autres états. 

La carte ci-dessus est donc trompeuse : elle ne reflète pas le nombre de personnes arrêtées ou accusées d’avoir allumé les feux actuels.

Le hastag #arsonemergency 

Certaines publications sont accompagnées du mot-clé #arsonemergency (“urgence incendie volontaire”), en écho ironique à #climateemergency (“urgence climatique”), comme ce tweet en anglais retweeté près de 250 fois fois depuis le 9 janvier et reprenant aussi des chiffres sur les incendies volontaires.

Capture d’écran effectuée le 14 janvier 2020

Selon Timothy Graham, expert médias numériques à l’Université de technologie du Queensland, interrogé par l’AFP dans cette dépêche en anglais, ce sont des bots (systèmes automatiques d’envois de message en masse sur les réseaux sociaux, souvent mis en cause dans diverses campagnes de désinformation), qui sont à l’origine de beaucoup de messages  #arsonemergency, contribuant à  sa viralité.

Comptes créés très récemment, portant des noms alignant lettres et chiffres parfois de façon aléatoire, sans photos de profil, messages répétitifs, autant de caractéristiques qui font dire à Timothy Graham que beaucoup viennent de comptes automatisés.

Sur 300 comptes et plus de 1.200 tweets analysés, il estime que la moitié seulement étaient des usagers authentiques.

Plusieurs médias ont analysé aussi la prolifération de ce mot-clé via des bots : comme Zdnet ou le groupe australien de médias ABC.

Pour M. Graham, il s’agit avec ces messages de “discréditer les preuves scientifiques du changement climatique”.

Pourtant, même s’il est toujours difficile de lier tel ou tel événement météorologique précis au changement climatique global, l’intensité et la précocité de ces incendies sont cohérentes avec les avertissements des climatologues, comme ceux du Giec (ONU), sur l’augmentation du nombre et de l’intensité des événements climatiques extrêmes.

Le Giec explique notamment dans ce rapport (en anglais) que “la fréquence et l’intensité d’événements climatiques et météo extrêmes ont augmenté en tant qu’effets du réchauffement climatique et vont continuer à augmenter, dans les scénarios prévoyant des niveaux moyens ou élevés d’émissions” de gaz à effets de serre.

“Les vagues de chaleur devraient augmenter en intensité et durée dans la plupart des régions du monde”, dit aussi le Giec.

Les hausses de température augmentent l’intensité et/ou la fréquence de catastrophes météo comme les canicules, les tempêtes, les sécheresses ou les inondations, comme expliqué dans cette dépêche AFP du 2 décembre.

Pour revenir à l’Australie, elle est très fortement sujette aux incendies et aux feux de forêts, fréquents lors de l’été austral, entre décembre et février mais ils ont commencé plus tôt cette année, marquée par des conditions météo extrêmes favorisant les incendies.

Selon les services météorologiques australiens, 2019 a été l’année “la plus chaude” jamais enregistrée et la “plus sèche” avec des taux de précipitations sous la moyenne “pour la majeure partie” du pays tandis qu’une “grande partie du pays est touchée par la sécheresse”.

Sur le plus long terme, on peut voir sur ce graphique de l”Australian Bureau of Meteorology” que les pics de températures se multiplient ces dernières années et vont globalement croissant.

Capture d’écran effectuée le 14 janvier 2020

Cette page du site des services météo australiens montre aussi la hausse moyenne des températures sur 110 ans.

“Des conditions extrêmement sèches et des températures très au-dessus des températures moyennes ont conduit à des risques plus élévés d’incendies en Nouvelles-Galles-du-Sud et dans le Queensland au printemps” austral, affirment aussi ici les services météo.

Les normes environnementales

Certaines publications relayent aussi l’idée d’une responsabilité de normes environnementales dans les parcs naturels australiens, qui auraient, notamment, empêché le débroussaillage des forêts.

C’est notamment ce qu’affirme cette tribune d’Alan Jones, un ancien sportif devenu animateur radio en Australie, connu pour ses positions climato-sceptiques, et titrée “les bureaucrates, les politiciens  responsables des incendies, pas le changement climatique”. Elle est publiée ici sur le d’une association australienne de pompiers volontaires.

Elle a été publiée à l’origine sur le site du Daily Telegraph australien.

Contrairement à ce que dit Laurent Alexandre dans ce tweet du 4 janvier (“selon les pompiers, les incendies australiens n’ont rien à voir avec le réchauffement climatique”), ce texte n’a donc pas été écrit par des pompiers.

Des cendres provenant des feux de brousse recouvrent la plage australienne de Merimbula le 5 janvier 2020 (AFP / Saeed Khan)

Dans sa chronique du 18 novembre 2019, Alan Jones dit notamment que les incendies sont dûs notamment à une “insuffisance des feux de contrôle”, technique qui consiste à brûler des zones volontairement, de façon préventive, pour “nettoyer” la forêt et réduire le combustible des incendies, comme les broussailles. 

Mais comme l’ont montré Les Décodeurs du Monde, les services des parcs du Queensland et de Nouvelles-Galles-du-Sud, par exemple, ont dépassé leurs objectifs de nettoyage des forêts préalablement aux incendies actuels.

Quoiqu’il en soit, ces nettoyages de forêts ne sont pas la panacée pour se prémunir des incendies, surtout de cette ampleur, comme l’a expliqué au Guardian le porte-parole du ministère de l’Industrie et de l’Environnement de Nouvelles-Galles-du-Sud. 

La réduction préventive des risques via le nettoyage des forêts “n’est qu’un des moyens de se préparer aux incendies, cela ne supprime pas la menace d’incendie”, dit-il.

Penser que le nettoyage préventif du combustible aux incendies par des feux contrôlés “serait la solution à tous nos problèmes est juste un amas de conneries”, a résumé pour sa part le chef des pompiers de l’état de Victoria Steve Warrington, selon cet article du 7 janvier de la chaîne australienne, ABC.

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